Les éducateurs et les directeurs libérateurs dans une école Montessori

Depuis des décennies, nombreux observateurs ont pointé sur la ressemblance entre les principes de l’éducation de Montessori (mais aussi Freinet, Summerhill, et autres approches) qui visent rendre les enfants libres et responsables dans leur apprentissage et dans la vie et les principes des entreprises qui visent de même pour les salariés au travail. Nous avons consacré un chapitre sur le sujet dans notre dernier livre  L’entreprise libérée. Cependant, nous ne connaissions pas jusqu’à dernièrement une école qui a réuni les deux. Car une école est une organisation, avec un directeur, des structures et des pratiques organisationnelles. Elles peuvent rester héritières de plus de deux siècles de la bureaucratie hiérarchique pratiquée partout. Elles peuvent aussi mettre leurs principes organisationnels en cohérence avec leurs principes éducatifs.

C’est ce qu’en train de faire depuis trois ans l’Ecole Montessori de Lyon. Comme avec les entreprises libérées, il n’y a ni recette ni garantie, du surcroît quand on est pionnier parmi les établissements éducatifs à le tenter. Ce début est néanmoins remarquable et mérite tout notre encouragement.

 

« Libérez le potentiel et vous transformerez le monde » M. Montessori

Par Eudeline Chabert d’Hières

 

Notre histoire a commencé il y a 35 ans avec 12 enfants, en 2018 nous comptons 156 élèves.

Je vais commencer par vous raconter une petite histoire de facétie enfantine. Deux jeunes enfants de 7 ans se sont amusés un jour à demander dans toutes les classes que Françoise, notre directrice cherchait le téléphone. Ils avaient remarqué qu’en demandant quelque chose de sa part, tout le monde s’exécutait bien plus rapidement que si la demande émanait d’une autre personne… et que cela mettait un peu le bazar dans les classes… Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?

En langage montessorien nous appelons cela le marquage de l’erreur… Y a-t-il vraiment une égalité intrinsèque entre nous comme nous le prônons aux enfants ?

C’est un petit signal d’alerte que nous entendons au loin, j’y reviendrai plus tard.

Dans notre établissement, nous suivons Maria Montessori qui écrivait que « Cet embryon spirituel qu’est l’enfant se développe suivant un plan. Un homme est caché, un enfant inconnu, un être vivant séquestré, qu’il faut libérer. C’est le devoir le plus urgent de l’éducation ; et dans ce sens, libérer, c’est connaître ; il s’agit donc de découvrir l’inconnu » (M. Montessori, L’enfant)

Alors chaque matin, les éducateurs partent à l’aventure, avec la posture d’un libérateur ayant pour outil leur fine observation.

Tous les jours les enfants évoluent en terre agile. Une agilité qui rime avec subsidiarité et bien commun. « Toute aide inutile est une entrave au développement », « l’enfant s’auto-éduque en agissant par lui-même comme lorsqu’il a appris à marcher ou à parler, c’est-à-dire poussé de l’intérieur par un besoin vital de découvrir et de se découvrir. »

C’est d’une éducation pour la vie dont il s’agit ici : mettre en place l’environnement favorable à l’épanouissement intégral de l’enfant, pour qu’il devienne qui il est.

Les adultes gardent ce besoin d’évoluer dans un environnement qui vise aussi bien l’épanouissement de chacun que du groupe. Notre souhait : faire évoluer notre organisation pour la rendre la plus cohérente possible avec la philosophie Montessori et ainsi en imprégner tous ceux qui y participent.

Le 8 mai 2015, pour préparer son départ, Françoise Néri initie avec le bureau de l’OGEM un cycle de travail en Intelligence Collective réunissant parents, salariés et enfants, volontaires, sur le thème : « Venez contribuer à donner vos idées et à co-créer l’école de demain. »

De ces travaux de groupe émerge 18 mois plus tard une vision commune : Ensemble au service des enfants. C’est à cette occasion que la grande communauté éducative dit à nouveau son souhait de conserver une forme associative, la seule qui lui semble correspondre à un groupe lié ensemble par une même vision et permettant d’accueillir tous ceux qui veulent « faire le bien », les bénévoles.

Nous établissons quatre aires principales d’intervention des parents : aire Vie Pratique, Aire Gestion-administration, Aire communication, Aire pédagogique. Chacune est facilitée par un parent ou un salarié, le facilitateur étant présent au conseil d’administration de l’association. Les familles s’engagent chaque année via la charte financière à donner deux demi-journées à l’école : nous ne sommes plus 18 au service des enfants mais plus de deux cents ! Chacun suivant sa personnalité, ses compétences, ses souhaits au sein de cette communauté apprenante.

Chaque année, nous établissons avec les facilitateurs d’aire la liste des projets prioritaires nécessaires à la vie de l’école. Les familles peuvent aussi proposer de nouveaux projets qui pourront voir le jour s’ils sont au service de l’enfant. En pratique nous travaillons toujours en groupe, auquel un salarié peut participer ou dont il sera référent.

C’est une fresque qui s’écrit avec l’histoire de chacun, tout en nuance et en s’adaptant aux besoins de tous et chacun.

Et les salariés de la structure dans tout cela ? A lire ce qui précède, il semblerait que nous ayons tous une volonté d’autonomie et que chacun soit considéré pour ce qu’il est réellement, dans toute sa personne, sans hiérarchie particulière, simplement comme un référent dans tel ou tel domaine. Nous avons tellement besoin des uns des autres pour le bon épanouissement de tous.

Avec Françoise nous avons devancé l’équipe et cheminé ensemble en ce début d’année pour nous redire notre collaboration : auparavant directrice pédagogique et responsable administratif et financier nous devenons coordinatrice pédagogique et coordinatrice agile*.

Rappelez-vous le clin d’œil de nos enfants : celui qui signale que « certains seraient plus égaux que d’autres », le changement de terme ouvre une porte, il est un signe et d’abord celui de l’écoute.

Nous essayons de prêter attention au poids des mots. Certains postes sont attribués à des « assistants » : qu’est-ce que cela signifie pour un éducateur d’être assisté lorsqu’on éduque à l’autonomie ?

Nous prenons conscience petit à petit de tous ces détails qui en disent plus longs qu’ils n’y paraissent et allons bientôt entamer notre cycle d’intelligence collective autour du désir et de la place que chaque salarié veut prendre dans ce mouvement entamé en 2015.

Nous sommes aujourd’hui dans un bateau au grand large : la barre est tenue par le conseil d’administration, qui tire également les voiles. Notre navire avance grâce au vent de toute la communauté et la vie à bord se coordonne avec chacun tel qu’il est, adulte et enfant, pour amener chacun à son port. Comment la vie à bord va-t-elle finalement évoluer ? Vers une flotte d’engins tous mus par un même socle de valeurs et s’ajustant les uns les autres ?

Eudeline Chabert d’Hières

Coordinatrice Agile

Au service de la Montessor’agilité… ou comment ambiances enfantines et organisation s’entr’agilisent, entretenant ainsi un cycle vertueux au service de tous.

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* Je suis particulièrement en charge de l’agilité, la sécurité et la visibilité de l’environnement dans l’Ecole Montessori de Lyon : contribuer à baser notre organisation sur la subsidiarité et le bien commun, assurer sa sécurité financière, administrative et sociale, faciliter sa visibilité à travers les outils de communication de l’école ainsi qu’en aidant d’autres écoles à trouver une nouvelle organisation.

 

4 remarques à propos de “Les éducateurs et les directeurs libérateurs dans une école Montessori”

  1. Isaac, je t’invite à venir à Liège visiter le lycée que fréquente mon fils, éducation Freinet, autonomie et citoyenneté. On en avait déjà parlé de cette nécessité de libérer l’éducation.

  2. Bonjour,
    Il était grand temps que la pédagogie Montessori arrive à repenser son vocable. Le terme même « d’assistant » et le caractère sacré de « l’éducateur » seul garant d’une connaissance se doit d’être dépassé.
    Que disons-nous aux enfants lorsqu’un « assistant » ne peut interagir avec un enfant sur un atelier ? Nous lui montrons par l’exemple et la preuve que les adultes (ou les hommes) ne sont pas égaux, qu’il existe une hiérarchie du savoir et de la compétence.
    Que disons-nous aux enfants quand le matériel doit être charté, labellisé par un lobby marketing montessorien ?
    Nous leur expliquons que la vie n’est qu’un environnement préparé, commercial, et qu’en dehors d’un apprentissage normalisé, point d’apprentissage. Qu’en dehors d’une gestuelle savamment organisée lors d’une présentation d’atelier, l’apprentissage est nul.
    Autrement dit, qu’il y a les bons gestes, le bon matériel, les bons adultes. Et puis les autres.
    Il s’agit somme toute d’une vision assez triste et dogmatique de l’éducation, qu’il est largement temps de réinventer.

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